Voici l’article original de Matthieu Cisel intitulé MOOC: Vers une colonisation de nos systèmes éducatifs?

et voici mon détournement humoristique, à vous de trouver les différences:

Après avoir déferlé aux Etats-Unis, le tsunami BOOKS a fini par atteindre les côtes françaises. Les BOOKS, BOOK Sociaux ou livres sociaux en français, sont des cours écrits sur des livres incluant une interactivité sociale et humaine (rassemblements, conférences, débats, activités de groupe…). Ces livres sont gratuits, ouverts à tous ceux qui savent lire, diffusés à travers le monde et incluent des textes intégraux de cours, des devoirs, des examens, et des interactions sociales et humaines. Ils ont pris leur essor aux Etats-Unis en 2012, propulsés par le prestige des universités américaines et la montée en puissance des étagères qui les hébergent et des photocopieurs et transporteurs/livreurs de livres. Harvard, le MIT et bien d’autres proposent désormais gratuitement leurs cours à des millions d’apprenants à travers le monde.

Pour répondre à la montée en puissance des universités américaines dans le domaine de l’enseignement par les livres, la Ministre de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche Mme Fioraso annonçait début octobre le lancement d’une grande étagère de livres de cours basée sur la technologie open source d’etabliX (les étagères en matière naturelle durable) dans le cadre du programme France Université NoirSurBlanc. Une vingtaine de BOOKS y sont déjà programmés, issus d’établissements français prestigieux comme Sciences Po, Polytechnique ou Centrale Paris. La Chine a emboîté le pas à la France en lançant l’étagère chinoise 架X (étagèreX en chinois), et un programme similaire nommé رفوفX (étagèreX en arabe) devrait voir le jour pour les pays arabophones; le Royaume-Uni, l’Espagne et l’Australie ne sont pas en reste, avec respectivement shelfX, estanteX, et rackX. Cette montée en puissance de l’écriture et sa diffusion dans l’enseignement supérieur à l’échelle internationale n’est pas toujours bien perçue dans le milieu académique. Certains y voient la fin de notre modèle éducatif, qui n’a pas les moyens de faire face à une concurrence internationale exacerbée dans un contexte de coupes budgétaires à répétition.

Et pourtant, les BOOKS ouvrent un univers de possibilités; ils donnent à nos établissements la possibilité de rayonner bien au-delà de nos frontières et d’affirmer ainsi leur réputation à l’international. En tant que tels, je ne pense pas qu’ils menacent l’université dans la mesure où ils ne peuvent se substituer totalement aux enseignants. Par ailleurs, ils ne s’adressent pas au même public. Les étudiants représentant en général moins d’un quart de leur audience, car ceux qui font l’effort de se former en lisant un livre le soir après les cours sont relativement marginaux au sein de la population estudiantine.

Tant qu’ils ne seront pas intégrés officiellement dans les parcours académiques, les cours en livre resteront à la marge du système éducatif. Suivre un BOOKS seul demande de la motivation, de l’auto-discipline, de savoir lire, mais aussi et surtout beaucoup de temps, certains cours exigeant jusqu’à dix heures de travail hebdomadaire. C’est sans doute ce qui explique sans doute les taux d’abandon observés, relativement élevés. Intégrer les BOOKS dans les parcours ne signifie pas pour autant dématérialiser les cursus universitaires. Le fait qu’une partie des cours puisse être lue dans un livre ne remet pas en question la nécessité d’être encadré par une équipe pédagogique, loin de là. C’est avant tout une question d’accessibilité: une fois écrit et imprimé, le cours peut être suivi partout, tout le temps, et au rythme souhaité. En postant les cours magistraux en livre et en incitant les étudiants à les lire, les enseignants peuvent utiliser leur temps de présence pour se concentrer sur l’encadrement et l’interaction; on parle de pédagogie inversée. Cette modification des pratiques pédagogiques commence à faire ses preuves. En appliquant cette méthode à un BOOK d’électronique du MIT, les étudiants de la San Jose State University (SJSU), une des plus célèbres universités californiennes, ont vu leurs taux de réussite à l’examen passer de 55% à 91%. Certains vont plus loin dans l’expérimentation : l’Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne (EPFL), pionnière des BOOKS en Europe, commence à adopter ce format de livre pour une partie importante de ses enseignements afin de réduire la proportion de ses cours magistraux. L’idée n’est pas de remplacer l’enseignant par des pages écrites, mais d’adapter son rôle à l’évolution de l’écriture.

Outre l’intérêt pédagogique de l’intégration des BOOKS dans les cursus académiques, la réputation et la visibilité sont pour l’instant les principales retombées pour les établissements. De par l’audience qu’ils atteignent, les BOOKS offrent un effet de levier considérable. L’EPFL a déjà mis sur étagère une quinzaine de cours qui toucheront probablement à terme plus de 50.000 étudiants chacun, et de nombreux autres sont en préparation. Concrètement, cela signifie que l’établissement s’adressera à terme à plus d’un million de personnes à travers le monde, de quoi faire pâlir d’envie les mega-universités chinoises comme Tsinghua, qui se lancent d’ailleurs à corps perdu dans la bataille. Et même si une inscription à une bibliothèque de BOOKS n’est évidemment pas équivalente à une inscription à l’université, le nombre de personnes formées n’en demeure pas moins impressionnant.

Mais ce succès est à double tranchant, car il annonce les prémices d’une standardisation de l’enseignement. Le risque est de voir se reproduire à l’échelle des systèmes éducatifs ce que l’on observe généralement dans le phénomène de mondialisation, à savoir la domination du marché par quelques acteurs emblématiques. “The winner takes all” (“le gagnant remporte tout”), comme disent les anglo-saxons. Certains BOOKS sont ainsi en passe de devenir des cours de référence à l’échelle planétaire. La Chine a par exemple préféré traduire le cours d’électronique du MIT, 6.002x, plutôt que de développer son propre BOOK. Cette dynamique est également à l’oeuvre dans le monde arabe, et le phénomène pourrait s’étendre rapidement avec la traduction de centaines de BOOKS dans toutes les langues. Compte tenu des moyens et de l’influence considérables dont disposent les établissements américains, la barrière de la langue n’est pas un véritable problème; les services de traduction sont de plus en plus sollicités. Il semblerait que les BOOKS deviennent peu à peu l’un des nouveaux instruments du soft power américain.

L’optimisation est l’argument le plus fréquemment avancé pour justifier ce phénomène. Après tout, pourquoi réinventer la roue et dépenser de l’argent public pour concevoir un cours qui existe déjà par ailleurs ? Si l’argument est dans une certaine mesure valable pour des disciplines technologiques ou pour les sciences dures, réputées “objectives”, il est beaucoup plus discutable pour des disciplines comme les sciences humaines, où la pilule a souvent plus de mal à passer. Ainsi, certains enseignants de la SJSU se sont opposés dans une lettre ouverte à l’accord signé par leur direction et etagèreX. Cet accord stipulait que les étudiants de la SJSU suivraient en lisant désormais sur étagèreX le cours sur la justice sociale mis au point par Harvard, les enseignants de la SJSU étant relégués au rôle d’animateurs. Allons-nous voir une ou deux universités américaines devenir les références mondiales pour l’enseignement de l’histoire, du droit, ou de la sociologie ? Prenons garde à ce qu’optimisation ne devienne pas synonyme d’homogénéisation, partage de la connaissance synonyme d’impérialisme culturel. Des dérives hégémoniques pourraient conduire sur le long terme à un appauvrissement considérable de la diversité des enseignements.

La menace est sérieuse, d’autant plus sérieuse que nous tarderons à nous lancer dans l’aventure. Après Centrale Lille qui a intégré le BOOK d’un de ses enseignants dans le cursus étagère de ses étudiants, Grenoble Ecole de Management a été l’une des premières écoles à lui emboîter le pas, mais cette fois avec un cours américain. En l’absence d’alternative sérieuse sur le sujet enseigné - la création de startups - l’établissement a choisi un cours de l’étagère UdacityX (un bois non naturel). Les BOOK ne sont pas en soi une menace pour les établissements d’enseignement supérieur, ils ne remplaceront pas ni les enseignants ni les universités. L’objectif n’est pas de réduire la masse salariale, mais d’améliorer la pédagogie sur les campus et d’accroître le rayonnement de nos établissements, et ce malgré la crise budgétaire que nous traversons. Mais le risque de standardisation de l’enseignement est bien réel, d’autant plus réel qu’il n’y aura pas d’offre française de qualité. Les BOOK pourraient rapidement devenir les chevaux de Troie d’universités parties à la conquête de nouveaux marchés. Notre désapprobation n’empêchera pas les établissements américains d’étendre leur influence aux systèmes éducatifs du monde entier via leurs cours en livre. Ceux qui refusent cette nouvelle forme de colonisation n’auront pas d’autre choix que de prendre part activement à la bataille, pour tenter d’imposer leur marque dans cet univers impitoyable qu’est la bibliothèque.